le nez décidément
encore lui
tout à l'heure en sortant d'un magasin
une odeur me prend la narine
ça sent les égouts,
avec en plus la chaleur soufflée d'une clim'
je suis en Asie soudain
parce que ce continent a son odeur propre
l'égout, mélangée aux fruits pourrissants dans un caniveau
l'odeur de curry, de vapeur, de safran
de rat crevé
tout ça dans la touffeur de l'air
chargé d'humidité
l'odeur prend comme un baiser sur la bouche
étonnante, unique
gravée quelque part dans la mémoire olfactive
l'Asie a cette odeur forte, écœurante
mais que j'aime
reconnaissable entre toutes
dès la sortie de l'avion
surtout en hiver, encore plus flagrant
on sort de la cabine pressurisée
et soudain, on est assailli
par cette température un peu molle,
-qui cogne dur pourtant-
et les relents douceâtres qui semblent collés à l'asphalte chaud
ça y est
on y est
en Asie
si loin de tout
et cependant qui bat comme un cœur en délire
cette odeur on la retrouve en Thaïlande
dans les rues de Bangkok,
même la mousson la plus diluvienne n'arrive pas
à la dissiper
en ville, c'est vraiment prenant
c'est une vison de cinéma
de néons rouges sur un fond de nuit
de bassines en fer blanc où mijotent mille soupes parfumées
des grill à ciel ouvert
où des langoustes, des blancs de poulet rôtissent nappés de caramel
et les sons, les sons!
tapage incessant de tuk-tuk lancés à pleine vitesse
furie de mobylettes pétaradantes
dans le flot de vieilles dames chargées
de jeunes hommes canailles
d'hommes affairés en costard de soie
ou de gueux traînants sur des moignons de genoux
Au Vietnam, c'est presque pareil
mais c'est la valse des vélos, des motos
où parfois 4 personnes s'agglutinent
l'enfant est debout et se tient au guidon
la grand-mère en équilibre précaire sur le porte-bagage
on regarde émerveillé
les jeunes filles aux cheveux longs et brillants comme de la soie noire
avec un masque en dentelle sur le visage
pour se protéger de la poussière
en habit long et blanc,
toutes très droites sur leurs vélos
telles des apparitions féeriques d'un autre temps
lorsqu'on arrive au fleuve
c'est une province calme soudain
on s'assoit sous les palétuviers
le corps recouvert d'une fine pellicule de sueur
et on voudrait graver tout cela en soi
pour le revivre à discrétion
quand on est à Paris,
qu'on en peut plus de l'hiver et de l'indifférence,
quand on n'en peut plus de traverser sa rue pour la millième fois
et qu'on rêve d'ailleurs.